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comment l'aide à Kiev a atteint son plus bas niveau depuis le début de l'invasion russe

Les autorités ukrainiennes sont suspendues aux décisions des Etats-Unis et de l'Union européenne. Or ces derniers peinent à voter des moyens militaires et financiers supplémentaires.



C'est presque une mise en garde. Lors de sa visite en Norvège, mercredi 13 décembre, Volodymyr Zelensky a livré un constat sans détour : "On ne peut pas gagner sans aide." La veille, à Washington (Etats-Unis), il avait réclamé des garanties au Congrès américain, divisé au sujet d'une nouvelle enveloppe pour soutenir l'Ukraine. "Il y a les mots et il y a les résultats concrets. Nous attendrons de meilleurs résultats", avait-il lancé.


Le président ukrainien se montre pressant vis-à-vis de ses alliés, alors que son pays a vu les promesses d'aide fondre durant 2023. Selon le Kiel Institute for the World Economy, qui recense les engagements en direction de l'Ukraine, le soutien des alliés a même atteint "son niveau le plus bas" depuis le début de l'invasion russe, fin février 2022. Entre les mois d'août et d'octobre 2023, le montant des aides annoncées a diminué de 87% par rapport à la même période, un an auparavant, souligne le centre de recherche basé en Allemagne.


Tandis que les lignes de front restent très actives dans l'est et le sud de l'Ukraine, et que la capitale, Kiev, a essuyé de nouveaux bombardements mercredi, les dirigeants européens se réunissent à Bruxelles jeudi et vendredi. Ils doivent approuver une enveloppe qui viendra s'ajouter aux aides bilatérales des pays membres. Au total, plus de 100 milliards d'euros d'aide sont dans la balance. De quoi inverser la tendance à la baisse de cette année.


Des blocages avant tout politiques


Sur les 42 pays qui soutiennent l'Ukraine depuis février 2022, "seule la moitié a annoncé de nouvelles aides ces trois derniers mois", souligne à franceinfo Pietro Bomprezzi, chargé du projet Ukraine Support Tracker au Kiel Institute. Dans le détail, Kiev a progressivement vu ses "pourvoyeurs" être réduits à un "petit groupe clé de donateurs" : l'Allemagne, les pays nordiques, ceux d'Europe de l'Est, ainsi que les Etats-Unis.


Cependant, du côté de Washington, principal soutien militaire de l'Ukraine, cette aide a progressivement divisé la classe politique. "Si la position de l'administration Biden n'a pas changé, celle de l'opposition est devenue moins favorable à Kiev", note Marie Dumoulin, directrice de programme au centre de réflexion du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR). Les républicains du Congrès bloquent depuis de longues semaines l'aide chiffrée à 61 milliards de dollars pour l'Ukraine, au grand dam de Joe Biden.


"Cela tient surtout à des tactiques politiciennes, poursuit Marie Dumoulin. Les républicains sont en campagne électorale et s'opposent presque systématiquement au gouvernement. Ils sont aussi nombreux à se ranger derrière une candidature de Donald Trump [pour la présidentielle de 2024], que l'on connaît pour son attitude très négative à l'égard de l'Ukraine."



Comme le rapporte le New York Times, les débats parlementaires autour de l'Ukraine ont changé de dimension depuis le début de l'année 2023. Après avoir porté sur le coût et le bien-fondé du soutien américain, les discussions ressemblent de plus en plus à des négociations autour d'enjeux nationaux. Ainsi, au Congrès, les républicains monnayent actuellement leur soutien à Kiev contre des mesures plus strictes sur l'immigration venue du Mexique. "De quoi compliquer encore l'approbation de l'aide à l'Ukraine", souligne le journal américain.


Sur le Vieux Continent, des dissensions persistent également. Annoncé en juin, le nouveau paquet d'aide européen à l'Ukraine de 50 milliards d'euros "n'a toujours pas été finalisé par l'UE", rappelle Pietro Bomprezzi. Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui garde des liens étroits avec Moscou, menace toujours de poser son veto sur cette enveloppe ainsi que sur les négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'UE, qu'il a qualifiées de "terrible erreur". Les décisions devant être votées à l'unanimité, le nationaliste hongrois est conscient de son pouvoir. La situation pourrait toutefois évoluer au cours du sommet du Conseil européen qui se conclut vendredi.


Une industrie de défense à la peine


Le ralentissement du soutien à Kiev en 2023 peut aussi s'expliquer par le manque d'armes et d'équipements militaires à livrer. "L'aide ne concerne désormais plus le matériel qui était en stock", explique à franceinfo Léo Péria-Peigné, chercheur spécialiste de l'armement à l'Institut français des relations internationales (Ifri). "Il s'agit de plus en plus de modèles neufs, car les stocks occidentaux ont été bien consommés par l'Ukraine", ajoute-t-il.


Or la production de ce matériel prend du temps et dépend des décisions gouvernementales. "Ce ne sont pas aux industries de défense, souvent privatisées, de se mobiliser, pointe le chercheur. C'est aux Etats d'investir, de commander et, au besoin, de modifier la réglementation sur les approvisionnements pour permettre à ces industries de tourner."


"Cette année, les Sud-Coréens ont donné plus d'obus à l'Ukraine que l'Union européenne, car leur industrie de défense est dimensionnée pour un pays qui a un voisin agressif [la Corée du Nord]."

Léo Péria-Peigné, chercheur à l'Ifri

à franceinfo


En France, le fabricant d'obus Nexter (dont l'Etat est le principal actionnaire) a annoncé des investissements et a augmenté sa production. Mais à l'échelle du conflit, cet effort tricolore ne suffit pas, selon Léo Péria-Peigné. "L'Europe a montré qu'elle était incapable de passer en économie de guerre, juge-t-il. Elle n'a pas su se coordonner correctement et n'a fourni qu'entre 400 000 et 600 000 obus en un an, contre le million qui était prévu."


Une "fatigue médiatique" à combattre


Pour autant, les aides venues d'Europe n'ont pas cessé. "L'Allemagne et certains pays nordiques ont consenti à des paquets d'aide pluriannuels et piochent désormais dedans", fait valoir Pietro Bomprezzi. Cela représente d'ailleurs la majeure partie de l'aide que reçoit Kiev."


"Au début, il s'agissait d'une assistance financière, car les pays hésitaient à fournir une aide militaire", rappelle le chercheur du Kiel Institute. Mais au fil des mois, des systèmes antiaériens, des tanks, des missiles à longue portée ont été donnés à l'Ukraine en dépit de quelques réticences. Fin août, les Pays-Bas et le Danemark ont annoncé la livraison prochaine d'avions de combat F-16, malgré les menaces de Moscou qui y voyait une ligne rouge franchie.


"L'argument du coût de l'aide est parfois invoqué. Mais il faut aussi penser au coût d'une éventuelle victoire de la Russie en Ukraine, à ce qu'il faudrait dépenser pour sécuriser les pays voisins..."

Marie Dumoulin, directrice de programme à l'ECFR

à franceinfo


"Il y a certes une forme de fatigue médiatique à ce sujet, observe Marie Dumoulin, mais les dirigeants européens et américains n'ont pas cessé de s'y intéresser, au motif qu'il y a une guerre à Gaza par exemple." En parallèle, le pouvoir ukrainien a tendu à la main à de nouveaux partenaires. "On a vu Volodymyr Zelensky assister à la cérémonie d'investiture du président argentin, Javier Milei, après que son ministre des Affaires étrangères a effectué une tournée en Afrique", rappelle la chercheuse.


Outre-Atlantique, l'administration Biden a théoriquement jusqu'à vendredi pour obtenir du Congrès un tampon vert sur sa nouvelle enveloppe pour l'Ukraine, avant les vacances parlementaires. Sans accord, Kiev devra attendre le mois de janvier pour de nouvelles tractations. "L'histoire jugera sévèrement ceux qui ont tourné le dos à la cause de la liberté" a déclaré Joe Biden. A quelques jours de Noël, l'arrêt de l'aide américaine constituerait selon lui un "cadeau" à Vladimir Poutine.


Source: franceinfo

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